Note de mise en scène

Note de mise en scène

Aoi se place dans le contexte d’un mode théâtral qui touche à la poésie. Ce texte fait parti d’une série de cinq, rassemblés sous le titre de modernes. Le Nô est une forme théâtrale japonaise ancestrale dont le répertoire ne s’accroît plus depuis plus d’un siècle. Les représentations sont codifiées, et aucune modification n’est tolérée. La disposition scénique est toujours la même, les déplacements et les mouvements corporels pour telle ou telle pièce sont définitivement fixés. Le scénario est à peu de chose près le suivant. Un voyageur arrive dans un lieu où il pense se reposer, mais survient un personnage (le Waki) qui l’informe qu’à cet endroit s’est déroulé un événement tragique. Mais bientôt le Waki disparaît pour céder la place au fantôme (le Shite) de celui qui a occupé une rôle dans les faits dramatiques qui se sont accomplis-là. S’ensuit une narration qui opère un peu à la manière d’un flash-back. C’est-à-dire que le fantôme va revivre au présent ce qui s’est déroulé jadis et qui l’empêche de trouver le repos éternel. Cette forme de théâtre, qui pour les occidentaux est quelque peu éprouvante, joue non pas sur la lenteur mais presque sur l’immobilité. Mais cette immobilité est toute en tension. On ne sort pas d’une séance de Nô très détendu.

Mais pour revenir à Aoi, Mishima a adapté au monde contemporain un texte canonique du Nô. Nous sommes au vingtième siècle, dans un chambre d’hôpital, les costumes des trois comédiens sont ceux d’une infirmière, d’un voyageur de commerce et d’une femme du monde. Seulement en dehors du personnage masculin les deux autres ne forment qu’une seule entité : Madame Rokujo, qui hante la chambre de nuit en nuit dans l’espoir de retrouver celui qu’elle aime tout en assassinant sa rivale qui gît malade.

Masque traditionnel de Rokujo

L’objectif de la mise en scène était d’établir un passage entre le monde concret et le monde ineffable du souvenir qui reprend consistance. La pièce se découpe très nettement en deux. La première partie celle de l’infirmière (Waki) appartient au monde matériel. L’éclairage s’est voulu résolument clinique, froid et brutal empêchant toute possibilité de glisser dans l’imaginaire. Toutefois l’actrice se devait de ménager une certaine ambiguïté quant à la réalité de son identité d’infirmière, afin de préparer l’arrivée de Madame Rokujo (Shite). C’est dans la seconde partie que vont se concentrer tous les effets sonores et lumineux qui seront mis en place afin de basculer dans un univers indicible. Ce passage devait se faire insensiblement de façon à ce que les spectateurs ne pussent repérer le moment de la transition. Le son jouant le rôle de l’émissaire du monde de l’au-delà, dans le sens où il soulignait dans les phases « concrètes » les éléments narratifs qui préfigurent le surnaturel. Le décor sonore était entièrement constitué de percussions très douces: pots de fleurs et bol tibétain. Décor sonore parce que l’ambition n’était pas de faire de la musique mais plutôt de ponctuer le récit qui se déroulait sur scène.

Le décor était réduit à un paravent qui grâce à l’éclairage permettait de donner une épaisseur (peut-être une réalité) à ce qui se disait. Enfin l’interprétation de Madame Rokujo donnait corps à ce fantôme. Ainsi sa robe était suffisamment longue pour masquer ses pieds lui permettant d’adopter une démarche glissée, afin de donner la sensation d’une sorte de vol.

Quant au jeu de celle-ci, il se plaçait dans l’expression d’un désir passionné au service d’une puissante volonté. Il y avait autant de machiavélisme que de sincérité dans ses déclarations d’amour.

Cette pièce a été l’occasion d’explorer une univers culturel qui nous est lointain, tout en expérimentant des formes théâtrales qui tendent à faire surgir l’inexprimable, c’est-à-dire notre animalité qui se dissimule sous le masque de la civilisation.

Comme l’a dit Lao Tseu: « Il faut apprendre à dompter son tigre. »

Retour vers: Aoi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *